Les lunettes connectées se sont longtemps heurtées au même mur : trop voyantes, trop gadget, pas assez utiles pour qu’on les porte toute la journée. Even Realities part dans l’autre sens. La startup de Shenzhen, devenue licorne le 6 juillet 2026, mise sur des montures qui ressemblent à de vraies lunettes de vue, sans caméra, avec une couche d’IA pensée pour aider à réfléchir plutôt qu’à filmer.

Origines de la marque
Will Wang a fondé Even Realities à Shenzhen en 2023, après deux ans chez Apple (2016–2018) sur le développement et la production de l’Apple Watch et de l’iPhone. Il s’est entouré de co-fondateurs venus de la tech et de l’optique de luxe, dont Lindberg, ce qui explique le soin porté aux montures autant qu’aux composants.
La ligne directrice n’a pas bougé depuis : une « calm tech » qui s’intègre dans des lunettes de vue classiques, sans clignotement ni caméra, avec un affichage contextuel et une IA discrète.
Philosophie produit : « calm tech », sans caméra
Là où les Ray-Ban Meta ou les Snap Spectacles misent sur la capture vidéo, les Even G1 et G2 n’embarquent aucune caméra ni micro visible. À la place, un micro-affichage intégré aux verres projette du texte minimaliste dans le champ de vision : notifications, traduction, téléprompteur, réponses de l’assistant.
Ce choix « no camera » désamorce le problème de vie privée qui a plombé la première vague de lunettes intelligentes. On peut entrer dans un café avec des lunettes à caméra et embarquer, sans le vouloir, tous les gens autour de soi dans une conversation sur la surveillance. En retirant l’objectif du matériel, Even Realities règle la question par le design plutôt que par une politique de confidentialité.
Le positionnement qui en découle : un outil cognitif. Mieux parler, mieux suivre, mieux se souvenir, sans enregistrer le monde en continu.
Les produits : Even G1, G2 et l’écosystème R1
Even G1 : les lunettes du quotidien
Wang a lancé les Even Realities G1 en 2024 en les présentant comme parmi les lunettes à guide d’ondes les plus légères du marché. Une monture de vue classique, un micro-projecteur texte, et trois usages assumés : téléprompteur pour les prises de parole, notifications filtrées dans le champ de vision, rappels contextuels en déplacement.

Even Realities G2 : l’affichage qui se fond dans le verre
Sorti fin 2025, le G2 pousse l’affichage plus loin dans une monture plus légère. Il ajoute la traduction en temps réel dans 35 langues, un téléprompteur, la navigation, et Conversate : la fonction garde des notes préparées sous les yeux pendant un échange, affiche du contexte quand une référence inconnue tombe, puis produit un résumé dans l’application. Le tout reste monochrome, en vert, pour limiter la fatigue visuelle et ne pas transformer chaque trajet en jeu vidéo.

L’assistant vocal gère questions, rappels et listes mains libres, via l’app iOS/Android et le smartphone connecté en Bluetooth. Dîtes « Hey Even » et il est disponible. Le G2 se vend 599 $, un positionnement premium qu’Even Realities revendique face aux modèles low-cost de Xiaomi ou OPPO.
Depuis peu, un « Terminal mode » permet même du code assisté par IA en s’appuyant sur des outils comme Codex et Claude Code, directement depuis l’affichage.
R1 : la bague compagnon
La bague R1 sert de télécommande tactile pour piloter l’affichage et l’IA sans geste visible, et fait aussi office de capteur santé. Lunettes, bague et app forment une interface ambiante centrée sur la voix, le texte et le contexte.
Design, confort et adoption sociale
Les designers venus de l’optique haut de gamme, Lindberg en tête, ont donné à Even Realities des montures légères et équilibrées, proches de vraies lunettes de vue. Le système optique maison, baptisé Even HAO (Holistic Adaptive Optics), intègre puce, projecteurs, guides d’ondes et verres dans un même ensemble, avec un rendu monochrome vert pensé pour la lisibilité plus que pour le spectacle.
Résultat : on peut les porter en réunion, dans les transports ou en rendez-vous client sans provoquer la méfiance. Les utilisateurs les gardent 8 à 10 heures par jour selon la marque, bien au-dessus des repères habituels du secteur. Ce côté « non spectaculaire » est sans doute son meilleur argument d’adoption, côté grand public comme côté pro.
Fundraising : 150 M$ et statut de licorne
Le 6 juillet 2026, Even Realities a bouclé une pre-Série B de 150 M$ qui valorise la startup 1 Md$ et la fait entrer au club des licornes. Le tour a été mené par Meituan et Tencent, ce dernier déjà présent au capital, ce qui porte le financement cumulé de l’entreprise autour de 159 M$ après un premier tour de 9 M$ (CDH Investments, Cyanhill Capital, China Growth Capital).
L’argent doit servir à développer la plateforme lunettes de nouvelle génération, approfondir l’intégration IA et accélérer le déploiement international. Wang a par ailleurs indiqué que le G3 n’arriverait pas en 2026, la marque préférant continuer à travailler la qualité.
Autre signal fort : plus de la moitié des utilisateurs d’Even Realities se trouvent aux États-Unis, tout comme environ 80 % de sa communauté de développeurs. Pour une jeune marque hardware chinoise, l’ancrage américain est inhabituel, et c’est en partie ce qui a convaincu les investisseurs.
Positionnement face au marché des lunettes connectées
Le marché grand public se scinde en deux philosophies. D’un côté, les lunettes à caméra et IA visuelle : Ray-Ban Meta, Snap Specs, la vague Android XR de Google et Samsung. De l’autre, les lunettes à affichage sans caméra, comme Even Realities, centrées sur l’utilité discrète et la vie privée.
Ce ne sont pas vraiment les mêmes produits. Les premières parient sur une IA qui voit le monde ; les secondes, sur l’information dans le champ de vision sans caméra sur le visage. Even Realities se distingue par trois partis pris : aucune caméra, un affichage texte tourné vers la productivité et la communication, et un usage hybride grand public / pro très concret pour créateurs, commerciaux et conférenciers en mobilité.
La limite de l’approche est le miroir de sa force. Pas de caméra, donc pas d’IA visuelle : impossible de pointer un monument pour l’identifier ou un menu pour le traduire. Even Realities ne cherche pas à battre Meta sur le terrain des fonctionnalités. La marque choisit de ne pas y aller.
Ce qu’on en pense
Even Realities a fait le pari le plus défendable du lot : retirer la caméra, rendre le design acceptable, limiter l’interface à ce qui est utile. C’est cohérent avec l’idée de « calm tech », et ça pourrait résoudre le paradoxe qui colle aux lunettes connectées depuis Google Glass : utiles, mais jamais tolérées socialement.
Reste à juger sur pièce la stabilité de l’affichage, la latence de la traduction et la pertinence de l’IA en réunion, en voyage, sur scène. Sur le papier, Even Realities coche des cases que le marché avait laissées de côté, et 150 M$ menés par Meituan et Tencent disent que les investisseurs voient la même chose.
Un point mérite d’être suivi : la partie électronique avance vite, l’exigence sur la monture beaucoup moins. C’est le pari inverse des marques de lunettes premium comme L’Atitude 52°N, qui partent du design de la lunette avant d’y ajouter la moindre technologie. Le jour où les deux logiques se rejoindront, l’optique deviendra le vrai terrain de jeu.




